Le Cache-Clef est un roman court (150 pages) écrit pour la participation à un concours qui finalement n’aura pas lieu, crise sanitaire oblige. Ma maison d’édition (Les Editions de l’Aspic) a décidé de le publier durant l’été 2020, probablement au mois de juin.

Couverture provisoire

En voici un extrait :

Le seul vrai désagrément d’une gueule de bois, qu’elle soit d’origine houblonnesque ou vodkatique, c’est l’interrogation intime qui en découle quant à la nature des faits passés. Ils sont embrouillés par une vapeur cérébrale que l’on ne peut dissiper qu’avec le secours du temps qui passe et le concours de quelques Alka-Seltzer. Le sujet a beau ouvrir la bouche à plusieurs reprises, coller la langue sur le palais et la racler à grands coups d’incisives, il n’est pas toujours aisé d’identifier la teinte principale de l’ivresse, à moins d’avoir liquidé le même breuvage du prologue à l’épilogue.

Alité, Alec Longate était justement dans cet état. Un goût acide l’avait tiré du sommeil d’éthyle dans lequel il était plongé. Au moment précis où cette remontée gastrique désagréable était venue lui chatouiller les amygdales. Par réflexe, il releva le traversin et remonta les épaules en tentant de garder la tête droite. Surtout, ne pas tanguer. Il osa ouvrir les yeux et fixa lentement le plafond. Inconnu. Il tâta des deux paumes et des doigts les draps dont la texture ne lui rappelait qu’un très vague souvenir. Instinctivement, il se tourna un peu vers la droite. Rien non plus. À sa gauche, une table de chevet, sur laquelle un vieux réveil digital aux grossiers chiffres rouges indiquait « 09 : 09 ». Plus loin, un téléphone en bakélite à touches auquel il ne porta que peu d’attention. Toutefois, cette vision émit un signal vers le cerveau qui, aussitôt, décrypta un besoin habituel de… de… de… zut, plus moyen de se souvenir.

Alec sentait bien qu’il lui fallait qu’il fasse quelque chose, un geste dont il avait l’habitude, un rite ancré en lui profondément, peut-être même une action naturelle. Mais il ne parvenait plus à en saisir ni le sens ni la finalité. Peu lui importait en fait, car quelques neurones affolaient déjà les nerfs et commandaient aux yeux d’identifier plus de détails, si possible des choses familières : une lumière domestique, un ton lénifiant, un objet du quotidien. Tout cela dans un seul but, celui de lui permettre de raccrocher les wagons de la réalité qu’il avait perdue, au gré de ces dernières libations. Mais non, il ne reconnaissait rien, mis à part ce goût abject qui macérait dans le fond du gosier.

Les murs étaient d’un commun sans nom. Ils étaient tellement ordinaires qu’ils étaient presque inutiles. Au loin, un téléviseur à tube cathodique flottait dans un brouillard factice fabriqué par ses propres yeux. Tout aussi flou, un poste de radio. Pas du dernier cri lui non plus ! Idem pour ce cadre hideux entourant la photographie sépia d’une vieille gare qui, elle, par contre, lui rappelait vaguement un endroit déjà visité.

Une nouvelle fois, son cerveau lui fit part d’un besoin imprécis. Cette fois, se rappeler et comprendre comment il en était arrivé là allait être un drôle de périple ! Ça, au moins, il le savait.

L’odeur qui parfumait la pièce était banale, aseptisée. Elle rappelait à la fois la présence de poussière propre et de produits ménagers industriels. Cet étrange cocktail olfactif entraîna chez Alec un besoin d’identification du goût qui assaisonnait le fond de la gorge. « Un mélange », pensa-t-il, sans se rappeler la moindre minute des dernières heures. Seule une sorte d’impression confuse et iodée évoquait en lui un sentiment connu. Et ce fût cela qui le rassura, rien d’autre.

Le manque se fit encore une fois sentir. Mais le manque de quoi ? 

Alors, alerte et curieux, il écouta les sons, immobile. À gauche du lit, derrière l’unique porte de la pièce, couverte d’une peinture jaune pâle, aucun bruit. À droite, des deux grandes vitres donnant sur ce qui devait être une rue, les bruits de la ville montaient doucement. Il ne s’agissait pas de bruits pressés. Quelques véhicules circulaient, quelques passants hélaient l’un ou l’autre de leurs congénères. Soudain, un sifflement identifiable parmi des myriades lui confirma qu’il était à proximité d’une gare. Cela donnait du relief à photo jaunie dans le cadre. Un indice de plus.  

Son sixième sens était, lui aussi, hors service. Déterminé, il tâta à nouveau au hasard et aventura la main gauche près du réveil matin. Derrière l’appareil, un paquet de Marlboro et un briquet Dupont en laque de Chine s’y cachaient. Voilà peut-être l’unique objet de ses désirs. « Pourquoi pas ? » pensa-t-il. Et, toujours allongé, il débarrassa la cellophane du pacson, éjecta le papier d’aluminium et alluma une cigarette. À la première taffe, il n’avala pas la bouffée et regarda avec attention le bout incandescent qui se consumait. Perplexe quant au goût, il tira une seconde fois sur le filtre et secoua la fumée dans les joues, comme pour s’en gargariser. Il finit par aspirer profondément les volutes, puis il toussa. À la cinquième respiration tabagique, il fit rouler le nuage entre les dents, et engouffra encore un peu de ce gaz à la formule savante mêlant goudron, nicotine et autres additifs addictifs. Il savait fumer.

« Quelle biture », remarqua-t-il tout en se sentant étranger à ce qui était advenu la veille. C’était comme si tout ce qui n’était pas intime et essentiel avait disparu de sa vie en une nuit d’ivresse. Il savait s’appeler Alec Longate, connaissait son nouvel âge, car s’il ne se trompait il avait… Tiens, quel âge avait-il exactement ? Bref, il sentait bien qu’il avait déjà taillé de la route.. À en croire la texture de la peau et à la difficulté qu’il avait de se remettre ce cette murge, il paria qu’il devait avoir dépassé la trentaine. Il savait aussi qu’il cherchait quelque chose d’une manière assez obsessionnelle et qu’il pensait avoir comblé ce manque par une inhalation pour laquelle il devait remercier Philip Morris. Toutefois, le manque n’avait pas disparu.

Le superflu n’existait pas dans cet instant de sa vie, puisqu’il ignorait où il se trouvait et n’avait aucune idée de ce qu’il y faisait. Ses sens ne signalaient rien d’alarmant, mais rien de totalement rassurant non plus. Il ne lui restait que son sixième sens s’il voulait ne pas devenir dingue tout de suite. Il laissa donc l’instinct prendre le contrôle. Il estima que, s’il en était là, c’était pour une raison valable, bien que valable ne signifie pas forcément bonne.

Le pilotage automatique est encore une des meilleures manières d’affronter les retours de fougues de Dionysos et de Bacchus, sauf pour qui conduit au sens propre. Il se leva donc. Le contact avec la moquette était agréable. Les pieds étaient nus, mais il avait gardé son jeans, un 501 de chez Levi’s. Un peu plus loin, une chemise bleue était cintrée sur le dos d’une chaise. L’assise était recouverte sommairement d’un pull bleu marine au col que l’on devinait en V. Par terre, sous la chaise, une paire de Palladiums beiges était disposée avec précision. Alec se toucha le cou et vérifia la présence de la chaîne et du médaillon à l’effigie de la Vierge. De ce côté-là, il n’avait rien à craindre. Elle veillait sur lui depuis si longtemps, se rappela-t-il sans vraiment se souvenir des détails de cette certitude.  

Dans la salle de bains, un kit de première nécessité sanitaire l’attendait. Il contenait un rasoir Gilette et sa mini bombe de mousse éponyme, une brosse à dents démontable et un tube de pâte Colgate. Sur la tablette devant le miroir, un savon était emballé d’une feuille transparente sur laquelle on pouvait lire Palmolive. Alec entra dans la douche et fit couler l’eau. Il y pissa aussi. Toujours dans une sorte d’état second, il détailla la salle de bains du regard. Le carrelage était d’un vert olive rappelant les faïences de l’ère soviétique. Elle contenait, outre des gogues, un bidet avec un robinet unique estampillé du bouchon bleu. De l’eau froide. Il frémit.

Alec resta sous la douche de longues minutes. Quand il coupa le robinet, il attendit une bonne minute, dégoulinant, puis attrapa une serviette propre, bien qu’usée et rêche, et s’en enveloppa la taille et les jambes. Une nouvelle cigarette lui fit envie. Sur le réveil, il vit que cela faisait déjà plus de quarante minutes qu’il était réveillé. Toujours avec le mégot à la bouche, il fit couler l’eau dans l’évier en préparant le nécessaire de rasage. D’un long coup d’œil observateur dans la glace, il constata qu’il était plus proche des quarante ans que des trente, paramètre « nuit difficile » intégré à l’équation. Il passa la main sur la cicatrice qui tombait de son œil gauche vers le milieu de la joue. Elle était toujours là. De cela aussi, il se rappelait. D’ailleurs, comment l’oublier ? Comment faire abstraction de cette nuit où le mari de sa mère avait trop bu.  Pourtant, il venait de se prouver qu’il pouvait oublier beaucoup de choses. Beaucoup, oui. Mais pas ça !

Toujours au sonar, plongé entre deux mondes, celui dont il ne parvenait pas à se souvenir et celui qui lui faisait face, il décida de pousser plus en avant ses investigations. Une sorte de reconnaissance, d’expédition exploratoire, s’imposait. Il quitta la chambre tout en cherchant la clef magnétique qu’il ne trouva pas. Rien non plus du côté du système de coupure électrique à l’entrée de la chambre. Il était tout bonnement inexistant. Finalement, il récupéra la clef et son immense porte-clefs siglé du chiffre onze et soupesa le tout dans un cliquetis étrange. Il jeta un œil sur le plan d’évacuation au dos de la porte, il ne semblait pas être à jour.    Il se fit éclaireur et, en escouade d’un seul homme, fondit comme un Apache sur le rez-de-chaussée, un étage plus bas.  

Tout, absolument tout était définitivement désuet dans cet endroit. Cela ressemblait à un de ces hôtels de gare que l’on voit dans les films des années soixante-dix, mille neuf cent soixante-dix. La réception était aussi vide que la pièce servant de restaurant. 

Un cendrier, des couverts et une tasse vide l’attendaient sur la petite table où un fanion « chambre numéro onze » flottait. Après deux minutes, une jolie jeune femme ronde et blonde vint l’accueillir. Sur son badge, il pouvait lire son prénom : Maryse. Il observa la croupe que moulait la courte jupe bleue, et inspecta le chemisier vichy bleu et blanc qui enfermait un honnête bonnet C.   « Vous pouvez fumer », dit-elle en voyant le paquet de Marlboro qu’il triturait de la main gauche. « Ah oui ? » s’étonna-t-il. 

Son premier réflexe fut de demander des œufs et du bacon, mais Maryse le devança. Elle lui proposa un petit-déjeuner classique fait de trois pistolets au lait, de jambon et de fromage de Hollande, du Gouda jeune. Point de jus d’orange non plus. Et encore moins d’eau « détox » dans laquelle baignent des lamelles de concombre et quelques feuilles de menthe. Par contre, pour les boissons chaudes, c’était à volonté.

Le café était belge. Un café qu’aujourd’hui, dans les années deux mille et des, on appelle « allongé » ou « américain ». Seul l’adjectif changeait, car pour la teneur en caféine et la texture du liquide, cela tenait plus du jus de chaussette. L’ajout de lait et de sucre y était impératif là où, pour un ristretto, nous serions dans la catégorie blasphème.  

Après avoir contenté ce corps meurtri par l’oubli éthylique et lui avoir apporté quelques protéines, glucides et lipides, il tenta la cigarette. Ni Maryse ni le jeune boutonneux qui débarrassait les tables et délestait le bar ne pipèrent mot. Il observa la grande vitrine entrecoupée par une bande adhésive floue et centrale livrant une demi-intimité. On n’apercevait à travers elle que les girons des passants et, pour les plus grands, quelques bouts de coiffure. Il s’en approcha. La rue n’était pas tout à fait comme il se l’était imaginée depuis l’étage, mais il ne se sentait pas tout à fait étranger dans ce décor. Rien n’était anormal, si ce n’est qu’il avait le sentiment de ne pas être à la bonne place. Derrière la grande vitre qu’un laveur venait d’entamer depuis l’extérieur, il remarqua quelques vieilles guimbardes sur le parking à front de rue : une Opel Kadett, une Toyota Starlet d’un rouge délavé, une Mercedes coupée et une superbe Peugeot 205 vert bouteille, une GTI. 

Machinalement, il décida de remonter vers la chambre et de quitter l’endroit. Il fouilla ses poches et n’y trouva pas de portefeuille. « Il doit être en haut » ! Il se voulait rassurant. Il quitta le réfectoire.

Sur les murs des couloirs, des photos de la gare remémoraient les temps anciens où l’on voyageait de gare en gare avant d’attraper un coupé ou un cabriolet tiré par cheval. Sur l’une d’entre elles, datant peut-être de la fin du siècle, l’on voyait un quai vide et son horloge calée sur midi, ainsi qu’un panneau sombre cerclé de blanc où le mot « Valleux » s’étalait.

Interdit, stupéfait, Alec se retourna pour embrasser la pièce et revint à la photo. Ainsi, ivre mort, il s’était échoué à Valleux, la ville de son enfance, celle de toutes ses souffrances intimes.  

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