Prologue du prochain roman : Le Cache-Clef.

« Vivre les malheurs d’avance, 

c’est les subir deux fois. »

René Barjavel

TOTALE DÉSUÉTUDE

Le vrai désagrément d’une gueule de bois, qu’elle soit d’origine houblonnesque ou de provenance vodkatique, c’est l’interrogation intime qui s’en suit sur la nature des faits embrouillés par une vapeur cérébrale que l’on ne peut dissiper qu’avec l’aide du temps qui passe et de quelques Alka-Seltzer. Le sujet a beau ouvrir la bouche à plusieurs reprises, coller sa langue sur le palais et la racler à grands coups de dents, il n’est pas toujours aisé de trouver la teinte principale de l’ivresse à moins d’avoir liquidé le même breuvage durant toute la durée de cuite, du prologue à l’épilogue.

Alec Longate était justement dans ce cas. Un goût acide venait de le tirer du sommeil d’éthyle dans lequel il était plongé. Ce moment où une remontée gastrique désagréable était venue lui chatouiller les amygdales. Par réflexe, il releva grossièrement le traversin et remonta les épaules en tentant de garder la tête droite. Surtout ne pas tanguer. Il osa ouvrir les yeux et fixa le plafond inconnu, tâta des deux paumes les draps dont la texture ne lui rappelait qu’un très vague souvenir, et instinctivement se tourna un peu vers la gauche. Rien. 

À sa droite, une table de chevet recevait un vieux réveil digital aux grossiers chiffres rouges indiquant « 09 : 09 ». Plus loin, un téléphone en bakélite auquel il ne porta que peu d’attention. Toutefois, cette vision émit un signal vers le cerveau qui, aussitôt, décrypta un besoin habituel de… de… de… zut, plus moyen de se souvenir.

Alec sentait bien qu’il lui fallait faire quelque chose, un geste dont il avait l’habitude, un rite ancré en lui profondément, peut-être même quelque chose de naturel. Mais il ne parvenait plus à en saisir ni les mécanismes ni la finalité. Peu lui importait en fait, car quelques neurones affolaient déjà les nerfs et commandaient aux yeux d’identifier plus de détails, si possible des détails connus : une lumière domestique, un ton rassurant, bref son ordinaire au lever. Toutes ces opérations n’ayant que deux buts : le rassurer et lui permettre de raccrocher les wagons de la réalité qu’il avait perdue au gré des absorptions multiples et continues d’alcool, toujours à en croire ce goût abject qui embaumait le fond du gosier.  

Les murs ne lui rappelaient rien d’ordinaire ni de commun. Au loin, un téléviseur encore cathodique flottait dans un brouillard factice et intérieur dont seuls ses yeux étaient victimes. Inconnu aussi le poste de radio, puis pas tout jeune non plus ! Tout comme ce cadre hideux entourant une photographie sépia d’une vieille gare qui, elle par contre, lui rappelait vaguement un lieu connu.

Une nouvelle fois, son cerveau lui fit part d’un besoin imprécis. Cette fois, se rappeler et comprendre comment il en était arrivé là allait être un drôle de voyage ! Ça au moins, il le savait.

L’odeur qui parfumait la pièce était banale, mais rappelait à la fois la présence de poussière propre et de nettoyages réguliers. Cet étrange cocktail olfactif entraîna dans le centre nerveux un réflexe d’identification du goût qui maintenant assaisonnait le fond de la gorge. « Un mélange », pensa-t-il sans se rappeler de la moindre minute des dernières heures. Seule une sorte d’impression iodée lui disait confusément quelque chose. Et ce fût cela qui le rassura, rien d’autre.

Le manque se fit encore une fois sentir. Mais le manque de quoi ? 

Alors, il écouta les sons. Derrière l’unique porte, peinte d’un jaune pâle, aucun bruit. Cette porte fermée était l’unique accès à la chambre. De l’autre côté des deux grandes vitres donnant sur ce qui devait être une rue, les bruits de la ville montaient, mais doucement. Il ne s’agissait pas de bruits pressés. Quelques véhicules circulaient, quelques passants hélaient l’un ou l’autre congénères. Soudain, un sifflement identifiable parmi des myriades lui confirma qu’il était prêt d’une gare. Cela corroborait avec l’image de la photo jaunie.

Son sixième sens était aussi hors service. Alors, il tâta à nouveau au hasard et aventura la main gauche près du réveil matin. Un paquet neuf de Marlboro et un briquet Dupont en laque de Chine s’y cachaient. Voilà peut-être l’unique objet de ses désirs. « Pourquoi pas », pensa-t-il ! Et encore alité, il ôta la cellophane, éjecta le papier d’aluminium et alluma une cigarette. À la première taffe, il n’avala pas la fumée et regarda avec attention le bout incandescent. Perplexe quant au goût, il tira une seconde bouffée et secoua la fumée dans les joues, comme pour se gargariser. Il finit par aspirer profondément les volutes. Il toussa. À la troisième respiration tabagique, il fit rouler la fumée entre les dents, et engouffra encore un peu de ce gaz à la formule savante mêlant goudron, nicotine et autres additifs addictifs. Il savait fumer ou du moins avait-il un jour su fumer.

« Quelle biture », remarqua-t-il. C’était comme si tout ce qui n’était pas intime et essentiel avait disparu de sa vie en une nuit d’ivresse. Il savait s’appeler Alec Longate, connaissait son nouvel âge, car s’il ne se trompait il avait… Tiens, quel âge avait-il exactement ? Bref, il voyait bien qu’il avait déjà taillé de la route et qu’à en croire la texture de la peau et la difficulté à se remettre d’une murge, il devait avoir dépassé la trentaine. Il savait aussi qu’il cherchait quelque chose d’une manière assez obsessionnelle et qu’il pensait avoir comblé ce manque par une inhalation pour laquelle il devait remercier Philip Morris.  

Le superflu n’existait pas dans cet instant de sa vie puisqu’il ne savait où il se trouvait et n’avait aucune idée de ce qu’il y faisait. Le sens commun comme les cinq autres sens ne signalaient rien d’alarmant, mais rien de totalement rassurant non plus. Il ne restait que le sixième sens s’il voulait ne pas devenir dingue tout de suite. Il laissa donc l’instinct prendre le dessus. Il estima que s’il en était là, c’était pour une raison valable, bien que valable ne signifie pas forcément bonne.

Le pilotage automatique est encore une des meilleures manières d’affronter les retours de fougues de Dionysos et de Bacchus, sauf pour qui conduit au sens propre. Il se leva donc. Le contact avec la moquette était agréable. Les pieds étaient nus, mais il avait gardé son jeans, un 501 de chez Levi’s. Un peu plus loin, sur une chaise une chemise bleue était cintrée, recouverte sommairement d’un pull bleu marine au col que l’on devinait en V. Par terre, à côté de la chaise, une paire de Palladiums beiges était disposée avec précision. Alec se toucha le cou et vérifia la présence de la chaîne et du médaillon à l’effigie de la Vierge. De ce côté-là, il n’avait rien à craindre. Elle veillait sur lui depuis si longtemps, se rappela-t-il sans vraiment se souvenir des détails de cette certitude.  

Dans la salle de bains, un kit de première nécessité sanitaire l’attendait : un rasoir Gilette et sa mini bombe de mousse éponyme, une brosse à dents démontable et un tube de pâte Colgate. Enfin, un savon était emballé d’une feuille transparente sur laquelle on pouvait lire Palmolive. Alec entra dans la douche et fit couler l’eau. Il y pissa aussi. Toujours dans une sorte d’état second, il détailla la salle de bains. Le carrelage était d’un vert olive rappelant les faïences de l’ère soviétique. Elle contenait, outre des gogues, un bidet avec un robinet unique : de l’eau froide. 

Il attrapa une serviette propre, mais déjà bien usée et rêche, s’en enveloppa la taille et les jambes. Une nouvelle cigarette lui fit envie. Sur le réveil, il vit que cela faisait déjà plus de quarante minutes qu’il était réveillé. Toujours avec le mégot à la bouche, il fit couler l’eau dans l’évier, prépara le nécessaire de rasage et d’un long et observateur coup d’œil dans le miroir, constata qu’il était plus proche des quarante ans que des trente, paramètre « nuit difficile » intégré à l’équation. Il passa la main sur la cicatrice qui tombait de son œil gauche vers le milieu de la joue. Elle était toujours là. De cela aussi, il se rappelait. D’ailleurs, comment l’oublier ? Comment faire abstraction de cette nuit où le mari de sa mère avait trop bu.  Pourtant, il venait de se prouver qu’il pouvait oublier beaucoup de choses. Beaucoup, oui ! Mais pas ça !

Toujours au sonar, plongé entre un autre monde dont il ne parvenait pas à se souvenir et celui qui lui faisait face, il décida de pousser plus en avant ses investigations. Une sorte de reconnaissance, d’expédition exploratoire, s’imposait. Il quitta la chambre tout en cherchant la clef magnétique qu’il ne trouva pas. Rien non plus du côté du système de coupure électrique à l’entrée de la chambre inexistant. Finalement, il récupéra la clef et son immense porte-clefs siglé du chiffre onze, et soupesa le tout dans un bruit étrange. Il jeta un œil sur le plan d’évacuation au dos de la porte qui ne semblait pas être à jour.    Il se fit éclaireur, et comme une escouade d’un seul homme, fondit comme un Apache sur le rez-de-chaussée, un étage plus bas.  

Tout, absolument tout était définitivement désuet dans cet endroit. Cela ressemblait à un de ses hôtels de gare que l’on voit dans les films des années soixante-dix, mille neuf cent soixante-dix. La réception était aussi vide que la pièce qui servait de restaurant.  

Un cendrier, des couverts et une tasse vide l’attendaient sur la petite table où un carton « chambre numéro onze » l’invitait à s’asseoir juste là, et exclusivement là. Après trois minutes, une jolie jeune femme ronde et blonde prénommée Maryse, à en croire le badge qu’elle portait, vint l’accueillir. Il observa la croupe que moulait la courte jupe bleue, et inspecta le chemisier Vichy bleu et blanc qui enfermait un honnête bonnet C.   « Vous pouvez fumer », dit-elle en voyant le paquet de Marlboro trituré par sa main droite. « Ah oui », s’étonna-t-il ! 

Son premier réflexe fut de demander des œufs et du bacon, mais Maryse le devança. Elle lui proposa un petit-déjeuner classique fait de trois pistolets au lait, de jambon et de fromage de Hollande, du Gouda jeune. Point de jus d’orange non plus et encore moins d’eau « détox » dans laquelle baignent des lamelles de concombre et quelques feuilles de menthe.

Le café était belge. Un café qu’aujourd’hui, dans les années deux mille et des, on appelle « allongé » ou « américain ». Seul l’adjectif changeait, car pour la teneur en caféine et la texture du liquide, cela tenait du jus de chaussette. L’ajout de lait et de sucre y était nécessaire là où pour un ristretto, nous serions dans la catégorie blasphème.  

Après avoir contenté ce corps meurtri par l’oubli éthylique et lui avoir apporté quelques protéines, glucides et lipides, il tenta la cigarette. Ni Maryse ni le jeune boutonneux qui débarrassait les tables et délestait le bar ne pipèrent mot. Il observa la grande vitrine coupée par une bande floue centrale livrant une demi-intimité puisque l’on n’apercevait que les girons des passants et pour les plus grands quelques bouts de coiffure. Il s’en approcha. La rue n’était pas tout à fait comme il se l’était imaginée depuis l’étage, mais il ne s’y sentait pas tout à fait étranger dans ce décor. Rien n’était anormal si ce n’est qu’il avait le sentiment de ne pas être à la bonne place. Derrière la vitre qu’un laveur venait d’entamer depuis l’extérieur, il remarqua quelques vieilles guimbardes sur le parking à front de rue : une Opel Kadett, une Toyota Starlet d’un rouge délavé, une Mercedes coupée et une superbe Peugeot 205 vert bouteille, une GTI. 

Machinalement, il décida de remonter vers la chambre et de quitter l’endroit. Il fouilla ses poches et n’y trouva pas de portefeuille. « Il doit être en haut » ! Il se voulait rassurant. Il quitta le réfectoire.

Sur les murs des couloirs, des photos de la gare remémoraient les temps anciens où l’on voyageait de gare en gare avant d’attraper un coupé ou un cabriolet tiré par cheval. Sur l’une d’entre elles, datant peut-être de la fin du siècle, l’on voyait un quai vide et son horloge calée sur midi ainsi qu’un panneau sombre cerclé de blanc où le mot Valleux s’étalait.

Interdit, Alec se retourna pour embrasser la pièce et revint à la photo. Ainsi, ivre mort, il s’était échoué à Valleux, la ville de son enfance, celle de toutes ses souffrances intimes.  

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Alexhos Non classé

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